Sciences

Jeanne Pinard

Journaliste

Mycélium 

Ni animaux, ni végétaux, les champignons forment un règne à part, le règne fongique, et présentent des propriétés inédites. À l’université Paris VII Denis Diderot, l’équipe du professeur Philippe Silar a découvert que certaines espèces permettent de dépolluer très efficacement les sols. 

Les champignons sont partout. On connaît près de 90 000 espèces mais leur nombre est estimé à plusieurs millions. Dans les sols, ils représentent près de 60% de la biomasse (l’ensemble des matières organiques d’origine animale, végétale ou fongique). Leur fonction principale est de dégrader, de digérer les matières mortes grâce à leurs enzymes afin d’assainir les sols et de favoriser l’apparition de nouveaux organismes.

Généticien et spécialiste de la microbiologie, Philippe Silar n’était à priori pas destiné à orienter ses recherches vers les champignons. Mais en 2005, une discussion avec un collègue dont les travaux portaient sur les enzymes détoxifiantes humaines le pousse à s’intéresser aux propriétés chimiques uniques des champignons et à leur rôle pour l’environnement. 

Détruire les polluants organiques

Les champignons principalement étudiés par le laboratoire de Philippe Silar sont les Podospora Anserina. Lorsqu’ils s’attaquent à la biomasse, les Podospora Anserina libèrent une enzyme spéciale qui réagit à la présence d’un acide aminé particulier : l’aniline. On trouve des dérivés de l’aniline dans les polluants organiques. Ces derniers sont de plus en plus nombreux dans nos sols et proviennent principalement de l’industrie chimique (production de pesticides, de médicaments).

Trompé par la ressemblance entre l’aniline et ses dérivés, le Podospora Anserina digère sans distinction la biomasse et les polluants organiques. Il opère sur ces derniers une biotransformation qui les rend beaucoup moins toxiques. Mais l’action du champignon n’est pas suffisante.

Si l’on prend l’exemple d’une terre stérile car trop polluée, la détoxication par le Podospora Anserina nécessite, dans un second temps, de réintroduire des plantes, des espèces vivantes, pour que les bactéries se développent et détruisent spécifiquement le polluant rendu inerte, en le transformant en eau et en gaz carbonique. 

Une décontamination en quelques heures

L’essai mis en place par l’équipe de Philippe Silar a montré des résultats très prometteurs. Le Podospora Anserina assure non seulement une décontamination efficace des sols mais il permet de le faire en un temps record.

L’avantage des champignons est qu’ils disposent d’un mycélium qui se développe rapidement sur de très grandes surfaces, assurant une dépollution optimale du milieu. Le mycélium est la partie non visible du champignon qui forme un réseau de filaments, plus ou moins ramifiés, qui sécrètent les enzymes responsables de la dégradation des matières mortes.

Une fois implanté dans le sol, le Podospora Anserina parvient à neutraliser les polluants organiques en quelques heures seulement. Les résultats en milieu naturel ne sont pas encore connus mais Philippe Silar est optimiste : « Si on était dans un champ, sur une terre stérile, je recommanderais de planter, de réintroduire des graines sans attendre. Je ne pense pas qu’il y ait besoin de patienter plusieurs semaines après l’introduction du champignon. Il devrait agir très rapidement ».

Une recherche encore fondamentale

Malgré une efficacité certaine, le Podospora Anserina n’a pas dépassé le stade de la recherche fondamentale. Les expériences sont toujours en cours dans le laboratoire Génétique et Épigénétique des champignons. Le Podospora Anserina fait partie des 2000 champignons présents principalement dans les excréments d’animaux herbivores. Philippe Silar tente aujourd’hui de déterminer si certains ont les mêmes propriétés dépolluantes.

En attendant le développement de cette technique à une plus grande échelle, le scientifique propose une méthode ancestrale parfaitement adaptée : « Au lieu de débuter une production industrielle, on pourrait simplement commencer par traiter les champs pollués avec du crottin de cheval par exemple, puisque que le champignon est présent dans les excréments. Il suffirait d’introduire un peu de ces champignons dans la nourriture et ils seraient fonctionnels une fois rejetés. C’est une solution facile.»

Simples à cultiver, bénéfiques pour l’environnement, les champignons disposent de propriétés exceptionnelles. Certains, comme le Tricoderma, sont déjà utilisés à grande échelle pour lutter contre d’autres champignons parasites dans les cultures par exemple. En parallèle de ces recherches sur la dépollution, Philippe Silar et son équipe travaillent sur des biocarburants qui pourraient être potentiellement obtenus à partir de levures. Ces expériences prometteuses feront peut-être du champignon, un des matériaux de demain.