Société

Ariane CHARRIAU

Journaliste

 

Inutile de chercher à enfermer les enfants précoces dans une case. Ils ne sont ni meilleurs ni plus intelligents que les autres. Ce qui les distingue en revanche, et la science est unanime sur ce point, c’est leur cerveau. Leurs connections neuronales bénéficient d’une myélinisation plus importante et leur cortex pré-frontal s’est déployé différemment. De là découlent des aptitudes et des comportements pour le moins singuliers…

 

Un éveil précoce de la motricité

La chercheuse Laurence Vaivre-Douret, auteur d’une grande étude récapitulative en 2004 nommée « Les caractéristiques développementales d’un échantillon tout venants ‘à hautes potentialités’ », a étudié les spécificités comportementales de ces enfants et observe une maturation précoce des voies de la motricité : « la maturité particulière des neurones moteurs de ces enfants et de leurs systèmes neurosensoriels permettent l’émergence précoce d’acquisitions locomotrices et posturales, de la coordination main-œil et du langage. »  

D’où une agilité motrice plus importante que leurs pairs, déchiffrable à plusieurs niveaux. L’attention d’abord. Les neurologistes N. Monod et L. Curzi-Dascalova ont ainsi démontré dans les années 1970 que l’attention des nouveaux-nés qualifiés de « haut potentiel » (HP) pouvait se maintenir jusqu’à huit minutes alors qu’elle plafonnait à quatre-cinq minutes chez les autres. Ces nouveaux-nés ont aussi la capacité de fixer du regard, de façon intense, en engageant leurs yeux mais aussi leur tête entière pour explorer jusqu’à 90° de chaque côté autour d’eux. « Cette maturité physique provient d’une meilleure communication neuronale entre les muscles extenseurs (contrôlés par le sub-cortex) et les muscles fléchisseurs (contrôlés par le cortex) », affirme la chercheuse Laurence Vaivre-Douret. « Ce  qui leur permet une avance moyenne d’au moins un à deux mois par rapport à la moyenne des bébés. » Plus tard, cela se concrétise par le fait de tenir sa tête dans l’axe (à un mois pour les enfants HP contre trois mois pour les autres), de se mettre assis tout seul (à sept semaines contre neuf mois), de marcher (à 12 mois contre 14), ou de faire du vélo avec stabilisateurs plus tôt que les autres (à deux ans plutôt qu’à trois).

 

Les cinq sens en alerte

Cette motricité exploratrice précoce des enfants à haut potentiel s’accompagne d’une sensibilité décuplée : les sons, les odeurs, les images, les textures et les saveurs prennent une envergure et une importance particulières chez ces enfants, qui y sont très sensibles. Ainsi cet enfant qui se passionne tout petit pour la musique en étant capable de distinguer le son d’une trompette de celui d’un clairon, ou cet autre qui saura immédiatement reconnaître une rose dès que le bulbe olfactif de son nez sera chatouillé par l’effluve si typique de la fleur.

À ce sujet, les enquêtes de Laurence Vaivre-Douret concernant les enfants à haut potentiel vont dans le sens de ceux du psychologue de l’enfance J. Piaget et de I. Casati et I. Lézine, auteurs en 1968 d’un test sur la moto-sensorialité toujours utilisé. Selon eux, on constate chez les petits « zèbres » un développement plus rapide de l’intelligence sensori-motrice, cette faculté qui nous permet de résoudre au mieux des problèmes d’adaptation à notre environnement. L’ensemble des champs de leur perception est davantage activé, ce qui se traduit par une grande réactivité sensorielle et une forme d’intuition fonctionnant comme un sixième sens. Par ailleurs, ils présentent des capacités d’analyse hors normes, une grande mémoire, font preuve d’une compréhension très rapide. Si bien que l’on souligne souvent leur « mémoire d’éléphant » ou leur « œil de lynx ».

De façon générale, ces enfants se caractérisent par leur « excès » en tout. Ils semblent plus curieux, plus vifs, intéressés par une grande variété de sujets. Selon Mme Vaivre-Douret, à partir de l’âge de deux ans, ils peuvent passer d’une passion pour les étoiles à une frénésie de préhistoire. Tout ce qui touche à l’origine de la vie (sciences de la Terre, astronomie, métaphysique) les fascine, tout comme les livres en général. Cette sollicitation permanente, ce besoin de variété, peut les rendre épuisants pour leur entourage car ils détestent la routine. C’est pourquoi bon nombre d’entre eux iront trouver refuge dans leur imagination pour créer du neuf, de la fantaisie, ajoutant ainsi la flèche de la créativité à leur arc déjà bien pourvu.

 

Une parole rapidement acquise

Cette sensibilité exacerbée leur sert de tremplin pour développer plus rapidement leur langage. Dans l’étude « Les caractéristiques développementales d’un échantillon tout venants ‘à hautes potentialités’ », Laurence Vaivre-Douret souligne la précocité du langage chez ces enfants : un début de babillage aux alentours de quatre mois en moyenne, la première phrase vers 18 mois. Concrètement, une avance de trois mois environ a été établie dans la mise en place de la parole. De plus, ils ne passent pas par un langage bébé, mais font d’emblée preuve d’un vocabulaire précis, avec une bonne utilisation de la syntaxe. La chercheuse ajoute que ces enfants aiment approfondir une notion donnée en utilisant des synonymes ou des contraires, et plus tard en créant des néologismes, histoire de « jouer » avec un concept. Un grand sens de l’humour les caractérise généralement, même s’il n’est pas toujours bien compris par leurs pairs, tout comme une certaine impertinence (dûe à leur grand sens critique et à leur perfectionnisme exacerbé) et leur empathie vis-à-vis d’autrui.

Plus tard, ils apprendront rapidement à reconnaître les lettres de l’alphabet et sauront les utiliser dans leur quotidien. Identifier telle ou telle lettre sur un panneau publicitaire ou lire une plaque d’immatriculation relève vite du jeu... L’apprentissage de la lecture s’effectue lui aussi avec aisance, certains apprenant à lire seuls dès l’âge de trois ans, d’autres assimilant la logique des mots avec une rapidité déconcertante.

 

 

Des surdoués en mathématiques

Cette avance sur le plan langagier peut s’accompagner d’une aptitude particulière pour les mathématiques, mais des profils très différents se distinguent. Dans son ouvrage emblématique sur la question intitulé Psychologie des aptitudes mathématiques chez les enfants scolarisés (1976), V.A. Krutetskii répartit ces enfants à haut potentiel en trois groupes. Les premiers dits « analytiques » utilisent des mots et des raisonnements logiques. Ils se passent de support imagé, mais analysent un problème donné en concepts. Les deuxièmes appelés « géométriques » focalisent, eux, sur des représentations mentales. Cette imagerie mentale leur sert de socle pour raisonner. Les derniers dits « harmoniques » se servent des deux techniques.

Quoi qu’il en soit, ces enfants ou adolescents qualifiés « à haut potentiel mathématique » présentent des performances dans cette matière bien au-delà de la moyenne. Ils peuvent ainsi « saisir la structure formelle d’un problème, généraliser rapidement à partir d’exemples, raisonner logiquement et, par conséquent, développer des chaînes de raisonnement ». Seuls bémols, ils ont aussi tendance à ne pas savoir expliquer la logique de leur raisonnement… Mais dans tous les cas, comme l’ont aussi observé Wieczerkowski, Cropley et Prado en 2000, tous parviennent à résoudre un problème mathématique avec une vitesse et une efficacité inhabituelles.

 

 

Le contrecoup de la rapidité

Cette cascade d’atouts propres aux enfants à hautes potentialités, et qui ne représente bien entendu que des tendances, chaque enfant étant unique et développant tel ou tel don dans des proportions variées, ne se limite pas qu’à des effets positifs. Le revers de ces exceptionnelles potentialités se paye par des relations humaines parfois peu harmonieuses. « Vers l’âge de cinq ou six ans, il arrive qu’un écart se creuse entre la maturité de certaines capacités motrices ou sensorielles et l’âge chronologique nécessaire pour réaliser ce potentiel », énonce Laurence Vaivre-Douret dans son étude de 2004. Un déséquilibre s’amorce par exemple entre un enfant dont les aptitudes intellectuelles sont excessivement développées et son entourage, ses camarades notamment. Alors que son intelligence et sa psychomotricité suscitent l’admiration pour leur avance, l’enfant ne parvient pas à suivre la cadence en harmonisant ses émotions et ses liens relationnels. On parle alors de « dyssynchronie ».

Cette notion, initiée par Terrassier dans les années 1980-1990, suggère que le développement des fonctions intellectuelles, psychomotrices, affectives et sociales ne s’effectue pas en même temps ni de façon homogène chez les enfants précoces, la sphère intellectuelle bénéficiant d’une avance qui ne correspond pas à leur âge. D’où le risque, chez certains d’entre eux, de ne pas toujours être bien compris ou perçu, et donc de subir le rejet. Un sentiment de décalage peut être ressenti, accompagné de mal-être. Résultat, l’enfant peut aller jusqu’à inhiber ses dons, perdre tout intérêt ou goût de l’effort, devenir agressif ou au contraire s’isoler dans sa bulle et perdre confiance en lui. De la même façon, les questions existentielles évoquées plus haut risquent de laisser l’enfant dans un profond désarroi si personne n’y répond et n’est capable de le rassurer, creusant le nid d’une nature anxieuse qui pourra perdurer jusqu’à l’âge adulte.

Car, d’un point de vue strictement scientifique, aucune étude n’est venue encore démontrer que ces enfants pouvaient faire preuve d’une intelligence émotionnelle ou sociale spécifiques. Contrairement à leurs aptitudes cognitives, qui paraissent sans limites.